La Nourriture chez Miyazaki, épisode 3 : Dis moi comment tu manges, je te dirai qui tu es

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Dans les deux articles précédents sur Miyazaki, nous parlions des formes d’apparition de la nourriture et des liens entre les personnages à travers elle. Si ce n’est pas encore fait, je vous invite à les lire.

Pour ce troisième et dernier article sur la nourriture chez Miyazaki, (c’est triste, je sais) nous allons parler psychologie.

L’état d’esprit d’un personnage à travers la nourriture

Si vous avez déjà été triste, heureux ou stressé, humain en somme, vous savez que ça influe sur votre alimentation. Généralement ça se traduit par une perte d’appétit ou une crise de boulimie : c’est pareil pour les personnages de Miyazaki.

Cela dit, il pousse ça un peu plus loin pour que ce soit assez flagrant pour nos cerveaux idiots. On se retrouve donc avec un rapport à la nourriture extrême. Cet aspect se retrouve, nous allons le voir, principalement dans la privation.

Dans Le Château dans le ciel, la jeune héroïne refuse de manger : le réalisateur nous indique qu’elle est déprimée.

Résultat de recherche d'images pour "kiki la petite sorcière pique nique"Dans Kiki la petite sorcière, le personnage éponyme ne parvient pas à manger son pique-nique. Elle est en fait trop déçue par son premier contact avec la ville dans laquelle elle vient tout juste d’arriver.

Dans Ponyo sur la falaise, la mère de famille refuse de continuer la préparation du dîner après que son mari l’ait appelé pour lui signaler qu’il ne rentrerait pas. Évidemment, elle revient sur sa décision, non pas pour elle, mais pour son fils. La notion de rejet de son repas est donc toujours présent : « au diable le dîner familial, on va au Mc Do' » !

Dans Le Royaume des chats, Haru n’a pas eu le temps de manger son petit-déjeuner. On le sait, c’est la pire sensation au monde, généralement on essaye même de marchander avec la montre pour avoir le temps de tartiner un truc. Cette phrase n’est pas sale.

Le repas la tentait bien, quand même, des œufs, des légumes, du pain, mais pas pour elle. Résultat : quand elle se retrouve au Royaume des Chats, elle est encore sombre et déprimée et refuse de manger malgré le buffet qu’on lui propose.

Présenter un personnage en l’alimentant

Avec Miyazaki, on retrouve aussi une présentation, voire une représentation, des personnages par leur façon de manger.

Prenons l’exemple de notre Totoro adoré : il aime tellement la nourriture qu’il ne l’abandonne pas lorsqu’il se fait poursuivre par Mei.

Il arrive aussi que la nourriture et la prise des repas nous donnent des indications sur le statut social des personnages

Dans Le Château dans le ciel, Dora se considère comme la reine des pirates. Pour elle, elle est tout aussi intouchable qu’un membre de la royauté. Traduction à l’image : elle mange à la manière d’une reine.

Le personnage du goinfre.

Ce qui va nous intéresser ici c’est un type précis de personnage : celui du goinfre. Vous vous doutez bien qu’on se sent proche d’eux, alors c’était la moindre des choses.

Déjà, commençons par dire que c’est l’un des types de personnages les plus présents et le seul à être toujours défini par sa façon de manger.

Dans Le château de Cagliostro, c’est le personnage de Lupin qui tient ce rôle. On le voit donc se jeter avec envie et force exagération sur un plat de spaghettis. Dans Le château dans le ciel, Dora enfourne dans sa bouche un énorme morceau de viande tandis que, dans Ponyo sur la falaise, l’ancienne poisson rouge fête sa transformation avec une tranche de jambon plus grosse qu’elle.

On termine cette série d’exemples avec Le voyage de Chihiro. Les parents de la jeune fille, dès le début du film, dévorent ensemble un abondant buffet. Ils se retrouvent transformés en porcs : l’animal goinfre et glouton par excellence. Et évidemment, on retrouve aussi le personnage du sans-visage dont l’appétit est aussi insatiable que démesuré.

Représentants du danger, mais pas seulement.

Ces goinfres sont souvent une représentation appelant le danger. Ils peuvent aussi bien le provoquer qu’en être un des signaux. Ils sont souvent impulsifs, se laissant diriger par leurs émotions et leur estomac.

Résultat de recherche d'images pour "calcifer"C’est donc leur attitude irréfléchie qui représente un danger. Dans Le voyage de Chihiro, encore une fois, c’est à cause des parents de la jeune héroïne que cette dernière se retrouve dans une dangereuse aventure.

Dans Ponyo sur la falaise, le poisson rouge éponyme peut déclencher des tempêtes alors que Calcifer dans Le château ambulant peut à tout moment devenir un incendie.

Évidemment ce n’est pas juste un personnage dangereux et instable. Le goinfre véhicule aussi une image de tendresse qui attire la compassion.

Miyazaki parvient toujours à faire de son goinfre un personnage attachant, doux malgré le danger qu’il représente et ses erreurs.

Dans Le Voyage de Chihiro, c’est le cas du sans-visage, un partenaire attendrissant pour la jeune fille en cela qu’il la suit assidûment au cours de son aventure.

Dans Le Château de Cagliostro, Lupin, dont nous avons déjà parlé, est un voleur lubrique mais sa fougue naturelle l’amène pourtant à se ranger du côté des faibles et de la justice.

Quant à Le Château dans le ciel, nous pourrions prendre l’exemple de Dora. Prête à tout pour récupérer le trésor de Laputa, elle trouve la rédemption en faisant le choix de protéger Pazu et Sheeta.

Un antonyme du goinfre ?

À cette question, je réponds « pas vraiment ». Pourquoi une sous-partie pour en parler, alors ? Simplement parce que si on ne trouve pas de « gastronome » on trouve des personnages qui s’opposent aux goinfres dans leurs comportements.

Dans Princesse Mononoké, le personnage d’Ashitaka s’oppose au Bonze, qui s’empresse de se resservir, en mangeant lentement. Puis il délaisse son bol pour écouter parler avec les forgerons, qui le font la bouche pleine.

Evidemment, il est surtout caractérisé par sa lutte contre la haine et la violence, mais sa délicatesse durant les repas donne déjà une certaine image de lui.

Ensuite, dans Le voyage de Chihiro : on baigne dans un univers où les repas les plus gargantuesques se succèdent les uns aux autres. Dès le début du film, les parents de Chihiro se goinfrent de mets auxquels elle refuse de toucher.

Plus tard, c’est le tour des clients des bains de se gaver, mais elle préfère un simple onigiri, un pain fourré aux haricots rouges ou un goûter à l’anglaise.

La particularité du personnage de Chihiro est qu’elle est trop jeune pour être pervertie par la société de consommation. Elle fait figure de moralité et fini, d’ailleurs, par rallier le monde à sa cause.

Un antonyme du goinfre, donc, bien sûr. Mais ces personnages le sont seulement par leur opposition au régime de ces derniers.

La figure de la femme

Vous le savez sûrement, Miyazaki fait souvent preuve de féminisme dans ses créations. On retrouve à tous les coups des femmes fortes comme Dame Eboshi, Kushana et Chihiro.

Dans La colline aux coquelicots, Umi nous est montrée alors qu’elle cuisine pour les membres de la pension. On nous indique ainsi qu’elle est une jeune fille responsable qui occupe la place de mère.

La jeune fille garde confiance en cuisinant, c’est le seul moment où elle se sent réellement proche de sa mère. Ces moments lui permettent également de réfléchir et de se ressourcer, la détermination qu’elle montre pousse le spectateur à l’apprécier.

Dans Mon Voisin Totoro, Satsuki prépare les bentos de son père et de sa sœur, ainsi que le sien. Comme Umi, elle prend le rôle de la mère, absente.

Au Japon, les femmes doivent préparer les repas pour toute la famille, et c’est donc Satsuki, en tant que grande sœur, qui occupe cette place.

Dans Porco Rosso, le personnage de Marco fait réparer son avion par Picolo. Au final, c’est une équipe de femmes qui s’occupe de ce travail. Devant la réaction de Porco, le mécanicien déclare que :

Elles bossent aussi bien que les hommes mais sont plus courageuses.

Au final, pendant ce débat, les femmes en question ont eu le temps de préparer leur atelier et un plat de spaghettis pour ces messieurs.

Avec Miyazaki, ces femmes fortes s’illustrent donc dans la cuisine, du moins en partie.

La nourriture : péché et nécessité

On retrouve chez Miyazaki une duplicité de la nourriture. Dans son extrême, la nourriture est un problème, un péché de gourmandise ; on ne peut cependant pas vivre sans, c’est une question d’équilibre et de confort.

Il faut savoir que, au Japon comme dans la plupart des pays du monde, la nourriture est un des aspects les plus importants de la vie. Je ne l’apprends pas aux Français, la nourriture est essentielle pour la célébration et le recueillement.

A l’opposé, son absence engendre la tristesse et l’obscurité, tandis que son excès mène au gaspillage et à l’extravagance.

C’est sur ces deux points que le réalisateur travaille pour décrire les mondes qu’il crée.

Le péché capital d’après Miyazaki

Le film le plus porteur de cet aspect est, bien évidemment, Le Voyage de Chihiro. Du coup j’en profite pour vous promettre que j’ai aussi vu les autres, c’est juste que lui est bien plus parlant.

On y retrouve l’excès le plus complet, l’opulence, l’exagération, tout est surdimensionné. Contraire, donc, à l’habitude modérée de Miyazaki qui nous montre plutôt des repas simples, plein de partages.

La nourriture, donc, est en excès et un excès. Les parents de la jeune fille, en succombant à la tentation, se retrouvent transformés en cochon : juste avec ça, ils font de Chihiro une fillette confuse et apeurée que la nourriture n’attirera plus malgré son opulence.

L’ambiance de l’univers du film est effrayant et inconfortable pour le spectateur qui se retrouve particulièrement mal à l’aise. La nourriture n’y est pas digne de confiance et la méfiance, vis-à-vis d’elle, est unique dans la filmographie de Hayao Miyazaki.

Il s’agit pourtant bien de l’expression d’une sensation, comme c’est toujours le cas avec le réalisateur. Cette relation nouvelle avec la nourriture vient finalement du fait qu’elle n’est pas ce qu’elle est censée être : lorsqu’elle est nécessaire, elle n’est pas incroyable ni extraordinaire.

La « vraie » nourriture, c’est celle de tous les jours.

La nourriture, bonne pour l’âme et le corps

Dans Ponyo sur la falaise, on retrouve bien cette notion de nourriture de « confort », de cette « vraie » nourriture nécessaire à l’équilibre d’un personnage.

Après avoir survécus à une grosse inondation dans la ville, Ponyo, le poisson rouge devenu humain, Sosuke, un enfant de 5 ans et Lisa, sa mère, rentrent chez eux. Ils n’y a pas d’électricité, ils sont trempés, et comme toute personne dans pareille situation : ils se réunissent devant un repas chaud.

C’est la première fois que Ponyo mange de la vraie nourriture, si on excepte le morceau de jambon offert par Sosuke avant sa transformation. Jusque là, elle n’a pas connu l’affection maternelle, c’est la première fois que l’on cuisine pour elle et cette nourriture, malgré le désastre, rend la maison chaleureuse.

Dans Le tombeau des Lucioles, Seita et Setsuko trouvent, dans les ruines de leur maison, des bonbons. C’est là le seul souvenir réel de leur vie de confort.

Dans Princesse Mononoké, la nourriture se montre comme la clé de la survie. Après avoir sauvé San, Ashitaka se retrouve blessé et est soigné par la forêt. Trop faible pour se nourrir, on doit l’aider en pré-mâchant sa nourriture. C’est la première fois que la princesse aide un humain : ils sont liés par l’instinct de survie et la nourriture.

Lors de sa première visite d’Irontown, Ashitaka mange avec les hommes suite à une journée de travail difficile, ils s’amusent ensemble. La nourriture lie les convives et les réconforte après l’effort.

Game Over

Voilà, nous en avons fini avec la nourriture chez le grand Hayao Miyazaki.

J’espère que suivre ces trois articles aura pu vous apprendre quelque chose. On a tous déjà un avis sur certaines questions de l’univers de Miyazaki mais la nourriture est souvent oubliée.

Là où nous la voyons comme un élément anodin, un élément de l’univers, Miyazaki nous transmet un message.

La seule source de ces articles est un dossier fait pour un cours sur le Cinéma d’Animation Japonais. Par moi-même, donc, en regardant les films et en prenant des notes.

La prochaine série de Documentaires que j’écrirai portera sur le thème de la surveillance dans les jeux vidéo… J’espère bien vous y retrouver !

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